JOUR 1


Café croissant sur le pouce, traversée matinale place St Marc/ Lido en vaporetto, et projection du Burn after reading des frères Coen, comédie fièrement annoncée par la Mostra dès mai dernier, en plein Cannes. “On n’a rien laissé à Venise cette année”, aurait annoncé Thierry Frémeaux…

Aprés cette première journée de projection, coup de tonnerre étonnant, on révise ses pronostics et on oublie tous les préjugés négatifs qu’on avait sur la sélection depuis Paris: la Mostra est un électron libre, fantasque et provocateur: elle n’est jamais où on l’attend, un film ne chasse pas l’autre, mais vient renforcer une impression générale de chaos souriant, de foutoir esthétique et sauvage, Cannes sans le chic, en plus brut, moins identifiable et toujours surprenant: comme le dit un documentaire vu en première partie de programme, Venezia ‘68, c’est un réservoir à films qu’on ne voit pas d’habitude, ou en tout cas pas réunis cote à cote. Car, vus ensemble dans le cadre du festival, on voit forcément les films, sinon l’un contre l’autre, l’un avec l’autre.

Le film des Coen est une comédie d’espionnage légère et tourbillonnante, qui va très vite, surfilmée et surjouée: on a tous pas mal aimé, c’est ludique et innoffensif, avec une composition très très réussie de Brad Pitt en gamin survolté. Pour le reste, les partitions de Frances Mac Dormand et John Malkovitch tournent un peu à vide et en territoire connu, le dénouement est vite baclé comme c’était le cas pour pas mal de Coen ces derniers temps.

C’est vite dit, mais le film, lui, est destiné à faire date dans la carrière de son auteur: Achilles and the tortoise, le dernier Takeshi Kitano, est magnifique. Personnellement, et dès le premier jour, ce sera un des meilleurs souvenirs du festival. Dernier volet de la trilogie sur l’art qu’il forme avec les peu vus Takeshi’s et Glory to the filmmaker! (que je conseille à ceux qui les ont ratés), son nouveau film, très bien recu par les festivaliers apparemment, prend pour héros un peintre confronté à l’échec de sa carrière artistique, à tous les stades de sa vie. L’enfance et l’adolescence du héros, rythmées par des mélodies superbes, une photo épatante et des scènes poétiques, sonne comme L’été de Kikujiro et se hisse parmi les plus belles images filmées par le cinéaste. La deuxième partie du film bascule vers une imagerie colorée et hallucinante, des séquences absolument incroyables et grinçantes, un imaginaire punk et anarchiste qui conclue le film dans le marasme total. On a été perdre quelques neurones avec les journalistes à la conférence de presse. Kitano:”J’aime peindre, j’aime les tableaux. Les tableaux dans le film sont de moi. J’en offre en cadeaux à mes amis mais je n’en ai jamais vendu. Je n’ai pas une grande réputation comme peintre, on n’aime pas trop mes tableaux.”" C’est un de mes seuls films à suivre le parcours de vie d’un personnage, de son enfance à l’age adulte. Je voulais parler de la cruauté de l’art, de la création, donc la mort est toujours présente dans le film. Je voulais montrer l’art comme une sorte de drogue, qui vous prend et ne vous lache plus.” Son producteur achève:”Avec cette trilogie un chapitre se termine dans la carrière de Kitano. Cela va donner naissance à quelque chose de nouveau, avec plus de liberté qu’avant.” Le géant japonais aura pour l’instant été le premier à marquer durablement cette édition 2008.

Kiarostami l’aura marquée aussi à sa façon puisque Shirin est le premier film à placer le festivalier devant un choix critique: partir ou dormir. Les jeunes femmes qu’il filme pendant une heure trente ont des visages somptueux, il avait d’ailleurs déja fourgué trois minutes de ce travail pour Chacun son cinéma , n’empeche que l’oeuvre de l’Iranien commence à ressembler à une vaste supercherie.

Grosse blague et petit bijou de la série B frenchie: Inju de Barbet Schroeder vient conclure cette belle première journée dans la détente et le sourire: sorte de Tintin à Tokyo blondinet et suffisant, Benoit Magimel nous offre un grand moment d’acteur, gesticulant dans tous les sens, regard bleu d’acier et machoire serrée, jusqu’à se hasarder à jouer quelques mots en anglais. Trés mauvais mais très drole.

Mikael

Voilà ce que pourrait etre un festival idéal: se lever tot et profiter de la lumière du soleil levant (ou presque), rasant la Place Saint Marc et baignant en face l’ile de San Giorgio Maggiore, prendre le bateau vers le Lido, s’installer au plus profond d’un fauteuil pour déguster Burn after reading de Joel et Ethan Coen et s’éveiller doucemement, avant de profiter pleinement d’un Kitano majeur, Achille et la tortue. Venise et cinéma, beau mélange. 

D’autres parleront sans doute mieux que moi de ces deux films, aussi je me bornerai à constater combien les chemins que prennent un film pour nous plaire sont divers et sans cesse renouvelés. Burn after reading séduit par sa légèreté, suscite l’adhésion par son caractère meme de film parfaitememt mineur, mené avec autant de brio que de désinvolture. Kitano au contraire présente un film monstre, qui pourrait etre un point cardinal de son oeuvre, point d’orgue d’une trilogie consacrée à des artistes et où revient sans cesse le ressassement de l’échec et une forme d’idiotie corrosive (Takeshi’s, Glory to the filmmaker). Il y a en effet quelque chose de beau et de parfaitement idiot dans l’entetement d’un garçon à peindre, toute sa vie durant. Commencé comme le récit classique d’un destin et s’achevant en comédie burlesque et grinçante, passant de tons désaturés à une débauche de couleurs vives, le film est constamment éblouissant, très inventif, libre, souverain. Incontestablement le premier grand film de ce festival.

Florence

Il est temps de jeter un premier regard rétrospectif sur la sélection de cette 65e Mostra. Comme le dit Daniel, Inju de Barbet Schroeder est d’ores et déjà un sommet, en tant que véritable nanar, il est bon quand meme de le préciser. La présence de ce film en compétition laisse reveur, on jurerait une mauvaise blague. Surtout si l’on se rappelle que Schroeder signe avec ce fillm son grand retour à Venise après le beau La Vierge des tueurs. Entre les deux films: un gouffre, qui rendit la projection certes très amusante, mais aussi parfois presque genante. 

La vision ce midi meme de The Burning Plain de Guillermo Arriaga, premier film du scénariste d’Innaritu, n’est guère rassurante pour la suite: recette habituelle de situations mélodramatiques enchevetrées (ici, selon un axe temporel qui montre les personnages à plusieurs ages plutot que par la multiplication des personnages et des destins parallèles, meme si l’effet reste le meme, puisque le fait que le film montre les memes personnages à des temps différents est jalousement gardé comme un secret propre à faire monter la mayonnaise et épater la galerie, qui peut-etre n’aurait pas encore vu Babel, Amours chiennes, Collision, ou 21 grammes…). Du reste, de personnages ici il n’y a point, c’est un cinéma de pales figures empetrées dans les clichés (si peu d’espace pour les acteurs!), appliqué et sérieux comme un pape, soucieux de ses effets, sans générosité, plein de pudeur et de retenue si l’on veut, mais où les actrices se retrouvent à poil en un claquemement de doigts… Bref, rien que de très prévisible et d’archi déjà vu. Il faudrait bannir ce cinéma de scénario (excusez ce raccourci qui sous-entend que ce genre de films s’appuie presque exclusivememt sur de fausses qualités de scénarios parfaitement médiocres: toute-puissance et mise en avant de la structure, virtuosité), pas malin, prétentieux et peu sympathique, avant qu’il ne s’impose définitivemement comme une pseudo grande forme du cinéma contemporain. Messieurs les sélectionneurs… 

Avant de passer à des choses plus réjouissantes, car fort heureusememt il y en a eu, un mot de Shirin, de Kiarostami, présenté hors compétition. Des femmes iraniennes sont filmées frontalement pendant qu’elles regardent au cinéma un conte persan, narrant les aventures de l’héroine Shirin. Trois minutes de ce dispositif constituaient le sketch de Kiarostami dans le film commandé par le festival de Cannes pour feter la soixantième édition, “Chacun son cinéma”. Kiarostami revient avec un long-métrage et parvient à le présenter à Venise à l’occasion d’un prix qui lui a été remis, le prix Glory to the Filmmaker (appelé ainsin en hommage à Kitano, un des “auteurs de Venise”, tout cela se mordant jolimement la queue). Voilà qui s’appelle bien mener sa barque, et qui fait de Shirin un coup de bluff remarquable. “Glory to the filmmaker”, est ironiquement un nom parfait pour un prix qui couronne un film manifestant la toute puissance du metteur em scène. Car ce serait là la seule façon de considérer ce film autrement que comme une arnaque en règle. Que ce qui ressorte du film en dernier lieu, soit la composition savante des cadres et des éclairages (des plans composés à l’égal des miniatures du générique), le pouvoir de convoquer autant de belles et parfois très belles femmes (ne constituant pas un public “réel” mais bien une galerie de portraits, visages choisis pour la grace de leurs traits, et parmi lesquels se serait glissé celui d’une star – Binoche – rendu l’égal de tous les autres, aspiré par le dispositif cinématographique), toute l’artifice au fond de ce qui fait “le cinéma”, dont les puissances seraient renvoyées en miroir par les lumières tremblotantes diffusées par l’écran, et la mise en relief aussi du son, isolé par le fait qu’on ne puisse pas suivre le film projeté à ces femmes mais qu’on puisse suivre exactement le déroulemement de l’histoire uniquement par le canal du son. Ainsi ce que nous montrerait Kiarostami serait l’unique démonstration de l’artifice sur lequel se fonde le cinéma, l’ultime et le plus spécifique étant le montage, qui fait croire à une séance véritable, une unité de temps (très exactemement le temps “du film”, celui projeté sur l’écran), quand à l’évidence il n’en est rien: tout cela est si l’on veut “joué”, fabriqué. Si maintenant on considère que ceci n’est qu’une hypothèse, visant à dispenser au film une honneteté intellectuelle qu’il ne manifeste en rien, Shirin irrite au plus haut point par sa vacuité.

Florence

Alors que la Mostra s’ouvre sur le sympathique autant qu’expéditif Burn after reading, dernier film des frères Coen, une question se pose : quelle est la place de la comédie à Venise ? Car c’est une comédie qui ouvre la Mostra (le film des Coen, qui est d’ailleurs hors compétition) mais c’est aussi par le comique qu’elle se poursuit, avec la légereté de Kitano et son Achille et la torture (qui n’est pas du tout une comédie à proprement parler, mais reste très espiègle) mais surtout le film de Barbet Schroeder, Inju, qui finit la journée en apothéose et reste pour l’instant la plus grande surprise de cette 65ème Mostra. Un tel spectacle s’annonce d’ores et déjà impossible à égaler, tant Benoit Magimel pousse le film au-delà de ses limites scénaristiques, limites déjà à peine concevables.

DDS