JOUR 4


 

Il y a quelques minutes seulement était présenté dans la sélection Corte Cortissimo le premier film de Natalie Portman, Eve. On retiendra tout d’abord la prestation tout simplement incroyable du “boom operator” Jaime Reyes, qui s’est ici fait remarquer en montrant son engin (sa perche donc) dans quasiment chaque plan, et meme (et il faut etre particulièrement doué pour en arriver là) dans des gros plans.

Ce qu’on retiendra du film, sinon, c’est le sympathique clin d’oeil à Lauren Bacall et Ben Gazzara sous forme d’hommage mou et assez bourgeois. Pas grand chose il faut le dire, mais Eve reste tout de meme un film ou on se laisse volontiers ennuyer, bercer par la répétition épuisante d’un morceau de piano qui ne semble avoir ni début ni fin. La beauté et la vielliesse semblent ici ritualisées avec insistance au milieu d’un univers bien trop bourgeois pour etre en phase avec le monde (pas un plan en extérieur). On se demande si Natalie Portman, sublime diva encore sous-estimée, s’ennuie dans la vie.  Et on aimerait, revons un peu, changer ça.

DDS

L’Autre est le deuxième film français de la compétition que nous voyons après Inju, et le dernier de la sélection en dehors des coproductions. C’est une déception. Le bilan est donc maigre, et, au risque de nous répéter, il est difficile de comprendre dans ces conditions ce qui a valu au magnifique 35 Rhums de Claire Denis d’etre présenté, lui, hors compétiton et de ne pas concourir pour le Lion d’Or.

Claire Denis a peut-etre réussi selon moi, avec 35 Rhums, son meilleur film. C’est l’un des plus admirablement simples, des plus limpides, des plus touchants également d’une cinéaste qui retrouve ici une foi absolue en un cinéma de fiction réaliste.

Ses très beaux personnages sont Lionel, un père veuf et sa fille joséphine, unis par une très grande tendresse, et leurs voisins dans un immeuble de la banlieue parisienne où ils résident tous : une sympathique femme chauffeur de taxi, amoureuse de Lionel, toujours un peu sèchement éconduite lorsqu’elle tente de pénétrer l’intimité du couple du père et de sa fille, et Noé, un garçon solitaire qui entre deux voyages vit avec son vieux chat dans l’appartement qu’il a hérité de ses parents après leur mort, amoureux de Joséphine. Autour d’eux, des collègues, des amis: un collègue de Lionel (chauffeur de RER), René, qui sombre silencieusement dans une dépression au moment de sa retraite, ou un jeune étudiant en anthropologie, Ruben, qui cherche à se rapprocher de Joséphine. Le film ne cesse d’approcher, pas à pas et comme avec un infini respect, des personnages à la fois très dignes, très beaux, très réels et très ordinaires, avant que se noue - et cela est ressenti profondément et presque physiquement, exactement comme se noue dans la gorge un complexe d’émotions – l’équation des sentiments qui unissent ces personnes. Filmé avec douceur mais aussi une très grande acuité, porté par des acteurs magnifiques, le film s’envole soudain et révèle son unité, son mouvement, une urgence folle dissimulée au creux de journées qui se ressemblent. 

L’amour irradie le film et y apparait pour ce qu’il est, comme la plus infime et la plus grande chose, et une surprise plus qu’une évidence – quand ce qui nous est le plus familier devient un jour notre plus grand étonnement. 35 Rhums à sa manière se regarde de la meme façon, enveloppe au coeur de laquelle se tient un art des plus intensément vivants.

Florence

Il est temps de parler d’une des préoccupations majeures des festivaliers et journalistes: les fetes. D’avis général, Venise est bien moins propice que Cannes pour cela, “le lieu ne s’y prete pas vraiment” nous confie l’attaché de presse André-Paul Ricci. En effet, c’est sur l’ile voisine de San Servolo que les choses se passaient samedi soir, à l’occasion de la soirée d’ouverture de Circuito Off, la compétition internationale de court-métrages de Venise. Les lieux étaient pris d’assaut par de jeunes étudiants italiens (le festival a lieu dans les locaux d’une université) jusque tard dans la nuit. Boire ou voir, le festivalier doit choisir, et les quelques heures de sommeil ensuite rattrapées à l’appartement nous ont fait rater Toh et morte la nonna, un vieux Monicelli qui passait dimanche matin.

Petite provocation de sélectionneur, L’autre de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic, deuxième film des auteurs, était montré en compétition, contrairement au nouveau Claire Denis, 35 rhums. Malgré tout le talent qu’ils peuvent avoir dans leurs domaines respectifs, Mario et Trividic semblent incapables de réaliser un film qui ne donne pas envie au spectateur de sortir se taper une glace ou un tramezzino. L’autre s’attache aux basques d’une blonde Dominique Blanc, filmée à coups de gros plans tremblés sur fond de centres commerciaux, autoroutes lugubres et sombres appartements. Ici, la photo est dégeulasse, la poésie bon marché, et tous les personnages empreints d’une douleur aussi secrète que soporifique. Tout à l’opposé se situe 35 rhums, l’excellente surprise que nous a réservé Claire Denis. Porté par un Alex Descas remarquable, et une musique enveloppante des Tindersticks, le film joue en mineur, suivant une ligne claire, subtile et sourde, toujours merveilleusement attentif et généreux. Claire Denis, aidée par les cadres précis d’Agnès Godard, réussit à la perfection les séquences musicales qui viennent révéler quelque chose de l’intériorité des personnages. Ici, c’est une danse nocturne dans un café parisien, et c’est très beau. Avec le Kitano et le Mograbi, troisième coup de coeur depuis le début du festival. 

Rater la séance du Miyazaki, complète une heure et demie avant la projection, nous a donné l’occasion d’aller voir du coté des sélections parallèles. C’est d’abord A country teacher, film tchèque, présenté dans la section Venice Days et qui sera distribué en France par Wild Bunch. L’atmosphère de cette histoire campagnarde rappelle un peu les pièces de Tchekhov, et le réalisateur Bohdan Slama filme dans de longs plans-séquences des personnages attachants. Certaines scènes musicales, comme celle de la fete villageoise, valent le détour, meme si l’ensemble manque d’une certaine hauteur de vue, à la manière de récents films roumains par exemple. Musical aussi, l’OVNI malaisien Sell out!, vu à la Semaine de la Critique en raison du très bon buzz qui précédait la projection. Il s’agit d’une comédie très appréciée, très amateure parfois aussi dans sa facture: on y parle un peu de télé-réalité et de rapports de pouvoir en entreprise, toujours de façon très marrante, avec de grosses audaces dans le ton et la forme, et des séquences chantées parfois épatantes. A sa manière, cette séance du soir était aussi mémorable que notre cher Inju il y a quelques jours. Bonne pioche.

Mikael