Il y a quelques minutes seulement était présenté dans la sélection Corte Cortissimo le premier film de Natalie Portman, Eve. On retiendra tout d’abord la prestation tout simplement incroyable du “boom operator” Jaime Reyes, qui s’est ici fait remarquer en montrant son engin (sa perche donc) dans quasiment chaque plan, et meme (et il faut etre particulièrement doué pour en arriver là) dans des gros plans.

Ce qu’on retiendra du film, sinon, c’est le sympathique clin d’oeil à Lauren Bacall et Ben Gazzara sous forme d’hommage mou et assez bourgeois. Pas grand chose il faut le dire, mais Eve reste tout de meme un film ou on se laisse volontiers ennuyer, bercer par la répétition épuisante d’un morceau de piano qui ne semble avoir ni début ni fin. La beauté et la vielliesse semblent ici ritualisées avec insistance au milieu d’un univers bien trop bourgeois pour etre en phase avec le monde (pas un plan en extérieur). On se demande si Natalie Portman, sublime diva encore sous-estimée, s’ennuie dans la vie.  Et on aimerait, revons un peu, changer ça.

DDS

L’Autre est le deuxième film français de la compétition que nous voyons après Inju, et le dernier de la sélection en dehors des coproductions. C’est une déception. Le bilan est donc maigre, et, au risque de nous répéter, il est difficile de comprendre dans ces conditions ce qui a valu au magnifique 35 Rhums de Claire Denis d’etre présenté, lui, hors compétiton et de ne pas concourir pour le Lion d’Or.

Claire Denis a peut-etre réussi selon moi, avec 35 Rhums, son meilleur film. C’est l’un des plus admirablement simples, des plus limpides, des plus touchants également d’une cinéaste qui retrouve ici une foi absolue en un cinéma de fiction réaliste.

Ses très beaux personnages sont Lionel, un père veuf et sa fille joséphine, unis par une très grande tendresse, et leurs voisins dans un immeuble de la banlieue parisienne où ils résident tous : une sympathique femme chauffeur de taxi, amoureuse de Lionel, toujours un peu sèchement éconduite lorsqu’elle tente de pénétrer l’intimité du couple du père et de sa fille, et Noé, un garçon solitaire qui entre deux voyages vit avec son vieux chat dans l’appartement qu’il a hérité de ses parents après leur mort, amoureux de Joséphine. Autour d’eux, des collègues, des amis: un collègue de Lionel (chauffeur de RER), René, qui sombre silencieusement dans une dépression au moment de sa retraite, ou un jeune étudiant en anthropologie, Ruben, qui cherche à se rapprocher de Joséphine. Le film ne cesse d’approcher, pas à pas et comme avec un infini respect, des personnages à la fois très dignes, très beaux, très réels et très ordinaires, avant que se noue - et cela est ressenti profondément et presque physiquement, exactement comme se noue dans la gorge un complexe d’émotions – l’équation des sentiments qui unissent ces personnes. Filmé avec douceur mais aussi une très grande acuité, porté par des acteurs magnifiques, le film s’envole soudain et révèle son unité, son mouvement, une urgence folle dissimulée au creux de journées qui se ressemblent. 

L’amour irradie le film et y apparait pour ce qu’il est, comme la plus infime et la plus grande chose, et une surprise plus qu’une évidence – quand ce qui nous est le plus familier devient un jour notre plus grand étonnement. 35 Rhums à sa manière se regarde de la meme façon, enveloppe au coeur de laquelle se tient un art des plus intensément vivants.

Florence

Il est temps de parler d’une des préoccupations majeures des festivaliers et journalistes: les fetes. D’avis général, Venise est bien moins propice que Cannes pour cela, “le lieu ne s’y prete pas vraiment” nous confie l’attaché de presse André-Paul Ricci. En effet, c’est sur l’ile voisine de San Servolo que les choses se passaient samedi soir, à l’occasion de la soirée d’ouverture de Circuito Off, la compétition internationale de court-métrages de Venise. Les lieux étaient pris d’assaut par de jeunes étudiants italiens (le festival a lieu dans les locaux d’une université) jusque tard dans la nuit. Boire ou voir, le festivalier doit choisir, et les quelques heures de sommeil ensuite rattrapées à l’appartement nous ont fait rater Toh et morte la nonna, un vieux Monicelli qui passait dimanche matin.

Petite provocation de sélectionneur, L’autre de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic, deuxième film des auteurs, était montré en compétition, contrairement au nouveau Claire Denis, 35 rhums. Malgré tout le talent qu’ils peuvent avoir dans leurs domaines respectifs, Mario et Trividic semblent incapables de réaliser un film qui ne donne pas envie au spectateur de sortir se taper une glace ou un tramezzino. L’autre s’attache aux basques d’une blonde Dominique Blanc, filmée à coups de gros plans tremblés sur fond de centres commerciaux, autoroutes lugubres et sombres appartements. Ici, la photo est dégeulasse, la poésie bon marché, et tous les personnages empreints d’une douleur aussi secrète que soporifique. Tout à l’opposé se situe 35 rhums, l’excellente surprise que nous a réservé Claire Denis. Porté par un Alex Descas remarquable, et une musique enveloppante des Tindersticks, le film joue en mineur, suivant une ligne claire, subtile et sourde, toujours merveilleusement attentif et généreux. Claire Denis, aidée par les cadres précis d’Agnès Godard, réussit à la perfection les séquences musicales qui viennent révéler quelque chose de l’intériorité des personnages. Ici, c’est une danse nocturne dans un café parisien, et c’est très beau. Avec le Kitano et le Mograbi, troisième coup de coeur depuis le début du festival. 

Rater la séance du Miyazaki, complète une heure et demie avant la projection, nous a donné l’occasion d’aller voir du coté des sélections parallèles. C’est d’abord A country teacher, film tchèque, présenté dans la section Venice Days et qui sera distribué en France par Wild Bunch. L’atmosphère de cette histoire campagnarde rappelle un peu les pièces de Tchekhov, et le réalisateur Bohdan Slama filme dans de longs plans-séquences des personnages attachants. Certaines scènes musicales, comme celle de la fete villageoise, valent le détour, meme si l’ensemble manque d’une certaine hauteur de vue, à la manière de récents films roumains par exemple. Musical aussi, l’OVNI malaisien Sell out!, vu à la Semaine de la Critique en raison du très bon buzz qui précédait la projection. Il s’agit d’une comédie très appréciée, très amateure parfois aussi dans sa facture: on y parle un peu de télé-réalité et de rapports de pouvoir en entreprise, toujours de façon très marrante, avec de grosses audaces dans le ton et la forme, et des séquences chantées parfois épatantes. A sa manière, cette séance du soir était aussi mémorable que notre cher Inju il y a quelques jours. Bonne pioche.

Mikael

Meme si l’on ressort de chaque nouvelle séance avec de nouvelles piquures de moustiques qui apparaissent presque magiquement, un rythme s’installe, et Venise semble prendre sa vitesse de croisière. On s’habitue aussi à l’architecture imposante du Palazzo Casino, palais du festival où sont écrites chaque jour ces quelques lignes, construit par les fascistes avec un certain sens de la rigueur et de la démesure qui ici fait mouche: hauteurs de plafond invraisemblables, parquets dorés, raides tentures, marbres unis, et une merveilleuse collection de lustres et appliques Art Deco font l’ordinaire de nos périgrinations dans cet ancien casino.

Aleas parfois heureux d’un festival, manquer une séance complète (anarchie totale d’une file d’attente qui se décompose et se reforme ailleurs en d’incompréhensibles mouvements de foule et vous laisse sur le carreau), en l’occurrence celle du Claire Denis que nous verrons donc demain, peut vous amener à voir finalement tout autre chose, et pas forcément pour le pire. Il y a tant de choses à voir qu’il est bon parfois de se laisser porter par les hasards, voire guider par la chance. Toh, è morte la nonna, de Mario Monicelli, fut projeté triomphalement aujourd’hui, en présence du cinéaste et devant un public très majoritairement italien qui ne bouda pas son plaisir. Farce macabre et satire stylisée qui voit un petit-fils maoiste devenir malgré lui le patron  de l’entreprise familiale après la disparition consécutive de tous les autres héritiers potentiels, avec la complicité post-mortem d’une grand-mère facétieuse, quoique morte, le film démarre en trombe avec une fausse publicité hilarante (l’entreprise en question est une marque d’insecticide), et bénéficie d’une réalisation vive, d’un technicolor chatoyant, de décors et de costumes hallucinants dans le ton outré des années soixante finissantes (le film est de 69). Sans doute pas le meilleur film de son auteur,  reposant sur un principe de répétition un peu convenu et s’essoufflant dans la durée, Toh, è morte la nonna reste une très bonne surprise qui délasse l’esprit, avant de replonger dans le foisonnement inégal des films sélectionnés et son chaud-froid permanent.

En l’occurrence, aujourd’hui les projections font oublier la pauvre journée d’hier, où nous ne vimes que The Burning Plain. Vu ce matin, Z32 d’Avi Mograbi se révéla un drole d’objet, intéressant sur le fond et la forme. Nous en reparlerons demain, ainsi que de L’Autre, de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic, que nous voyons ce soir, et qui suivra certainement une meme pente expérimentale. Venise, suite de plaisirs!

Florence

Une interview en bonne et due forme avec Takeshi Kitano, festival oblige, est impossible et se transforme en dialogue de sourds à dix journalistes, tous pressés de poser des questions d’une importance capitale comme:”Dans la scène ou vous détruisez les tableaux, ce sont vraiment vos tableaux? Noooooon… Ca alors…”. Bref, le cirque journalistique habituel, au final on ne retient rien de cette rencontre, si ce n’est un cinéaste assommé par le jetlag et la promotion, qui éponge avec une serviette sa grosse tete blonde, laisse ses doigts errer le long de la table, pianoter, jouer avec la nappe, lache des bouts de phrase sans regarder l’auditoire. Bien fait.

La trilogie sur l’art

On peut penser que mes trois derniers films, “Takeshi’s”, “Glory to the filmmaker!” et “Achilles and the tortoise”,  expriment une certaine crise d’inspiration envers le cinéma ou ma propre carrière. En fait, je n’ai jamais eu beaucoup de succès avec mes films au Japon, jusqu’à “Zatoichi”, qui m’a apporté une certaine reconnaissance publique. Je ne sais pas si aussi, le fait d’avoir un Prix du réalisateur ici à Venise a joué, mais toujours est-il que j’ai commencé à m’interroger sur la place du succès et de la popularité dans la vie d’un artiste. J’ai décidé de tourner cette trilogie sur la figure de l’artiste, car je me suis enfin rendu compte que ce qui me remplissait le plus de joie, c’était en fait le simple processus de création, le fait de tourner des films beaucoup plus que leur succès, leur impact sur le public, les critiques ou les récompenses.

La peinture

J’ai commencé à peindre il y a environ dix ans, suite à mon accident de moto. A l’époque, j’ai du annuler tous mes engagements et mes émissions télé, il a donc fallu trouver quelque chose à faire pour occuper mon temps libre. J’ai commencé à donner mes toiles à des amis, qui les aimaient beaucoup, mais au bout d’un an ou deux, ils en avaient marre que je continue à leur offrir des tableaux en cadeau… J’en ai donc accumulé pas mal chez moi, du coup plutot que de les laisser inutilisées j’ai préféré les mettre dans un film! En plus, si j’avais filmé la vie de Van Gogh ou PIcasso, je n’aurai jamais pu détruire leurs toilesm tandis que là, comme c’étaient mes tableaux, l’avantage était que je pouvais les utiliser à ma guise. Je ne me considère pas comme un bon peintre, mais je continue à peindre. En ce moment, je passe une heure ou deux à peindre. Dans “Achilles and the tortoise”, j’ai aussi voulu parler de certaines dérives au Japon chez des marchands d’art qui sont prets à faire payer 100 000 dollars pour une boite de conserve rouillée, ce qui m’amuse beaucoup.

La musique

Quand à la musique dans mes films, je me fie généralement à mon instinct, pour deviner si telle musique ira bien ou non avec telle séquence. Je n’ai pas de théorie particuliére là-dessus. Je sais que certaines musiques de mes films sont devenues célèbres, comme celle de “L’été de Kikujiro”. Ce que je fais généralement, c’est que je m’en remets totalement à mon compositeur. Pour “Achilles and the tortoise” par exemple, j’ai commencé par prendre une séquence, celle où l’enfant voit sa mère pour la dernière fois. C’est typiquement le genre de séquences où n’importe quel réalisqteur utiliserait de la musique. J’ai donc demandé à mon compositeur de trouver une mélodie pour cette scène-là. J’ai aimé ce qu’il a fait, donc je lui ai demandé de composer une partition pour tout le reste du film, qui aille vers cette direction musicale-là.

Venise

Je viens presque à chaque fois présenter mes films à la Mostra. C’est presque devenu un rendez-vous habituel pour moi maintenant. Je note dans mon agenda que chaque année en septembre, je serais probablement à Venise! Mais ne croyez pas que c’est si facile que ça d’etre sélectionné en compétition à la Mostra. C’est toujours un grand honneur personnel de pouvoir montrer mes films ici.

Mikael

La plaine brulante (titre français possible, qui sait ?), premier film de Guillermo Arriaga, tourne autour du feu. Mais il s’agit d’un feu bien réel concret et non d’un feu intérieur. On peut se bruler par amour, mais finalement ne laisser transparaitre aucune passion. Exemple: lorsque Kim Basinger veut voir son amant, elle prétexte sans cesse qu’elle va faire ses courses routinères. Mais si on a du mal à la croire, ce n’est pas tant qu’un désir et une excitation intérieure particulière se devinent, ce n’est pas que Kim est ambigue, c’est au contraire parce qu’elle n’arrive à convaincre de rien (ce qui est le contraire meme de l’ambiguité). Evidement, il faut ajouter à cela le fait qu’elle parte à toute heure de la nuit et du jour faire des courses qu’elle ne ramène d’ailleurs jamais. Cette absurdité ridicule (et qui n’éveille les soupçons de personne) complète l’obsession étrange de son fils pour des pigeons ou autres oiseaux : dès qu’il voit un oiseau, et ceci ou qu’il se trouve, celui-ci sort sa fronde (tel un Bart Simpson mexicain en puissance) , tue l’animal et en fait un barbecue, une fois de plus à toute heure du jour et de la nuit. Détails amusants certes mais qui ne plongent pas le film du coté de l’ironie. Ici, toutes les allegories scénaristique cachent mal la vacuité de la mise en scène. On en vient à penser que le principal défaut des films d’Innaritu, c’est Arriaga. Les deux hommes ne semblent d’ailleurs plus en très bon termes. Tant mieux pour Innaritu.

Independemment de l’influence du plus grand nombre (la presse française détestant à priori le cinéma d’Arriaga, gardant jalousement pour eux leurs raisons derrière d’insensés clichés qui relèvent surtout de l’impressionisme; la presse anglo-saxone voyant de très loin  un potentiel Lion d’Or avec The Burning plain, s’appuyant sur les memes inepties), le film ne mérite certainement pas son attrait démesuré et paradoxal, certes. Mais soyons réalistes, il reste d’une cohérence qu’on retrouvera sans doute peu au long de ce festival et possède une certaine sensibilité, authentique. Il faudrait néanmoins passer outre un scénario (évidemment) manipulateur à l’excès pour l’apprécier. Et ceci est impossible. Malheureusement, le paradoxe de la forme (structure) éclipse le fond (déjà peu original) pour former un tout horriblement commun meme si pas inintéressant.

DDS

Petite journée. Attaqués par les moustiques et la fatigue, on voit moins de films. Le rythme sur le Lido invite à la paresse de toute façon, beaucoup plus que la Croisette.

Z 32,  le nouveau documentaire de l’israélien Avi Mograbi, dans la section Orizzonti, est une expérience intéressante et, sur la longueur, meme très forte sur l’image, qu’on pourrait pourquoi pas ranger, à sa manière secrète et minimaliste, auprès d’oeuvres comme Fahrenheit 9/11 ou Valse avec Bashir. Un jeune soldat raconte, sous une identité masquée par des caches numériques, un évènement qu’il a commis quelques années avant. Il est confronté au point de vue de sa petite amie, jeune femme charismatique et attachante. Si parfois Mograbi semble manquer de cohérence et de tenue dans la forme de son film, son propos se déplace vers les relations hommes/femmes, pour tourner autour de la question de la confession, l’aveu. Les dernières secondes du film font parler une émotion étranglée, profonde.

Véritable arnaque, The burning plain du scénariste Guillermo Arriaga montre deux histoires psychologiques pouvant sortir d’un épisode de “Femmes en détresse” sur M6, portées par Charlize Theron et Kim Basinger aussi pénibles l’une que l’autre.  Cinéma Benetton sur le modèle d’Inarritu (sans le brio) avec gentils mexicains et petits blancs dont le passé excuse toujours toutes les fautes, qui veut tellement plaire à tout le monde et finit par ne plaire à personne. Ennui terrible au milieu d’une salle pourtant bondée. Pressentiment que la sélection américaine 2008 ressemble bien à du raclage de fonds de tiroirs (Demme, Bigelow sont attendus la semaine prochaine).

Demain, deux interviews sont prévues: Takeshi Kitano et Avi Mograbi.

Mikael

 

Café croissant sur le pouce, traversée matinale place St Marc/ Lido en vaporetto, et projection du Burn after reading des frères Coen, comédie fièrement annoncée par la Mostra dès mai dernier, en plein Cannes. “On n’a rien laissé à Venise cette année”, aurait annoncé Thierry Frémeaux…

Aprés cette première journée de projection, coup de tonnerre étonnant, on révise ses pronostics et on oublie tous les préjugés négatifs qu’on avait sur la sélection depuis Paris: la Mostra est un électron libre, fantasque et provocateur: elle n’est jamais où on l’attend, un film ne chasse pas l’autre, mais vient renforcer une impression générale de chaos souriant, de foutoir esthétique et sauvage, Cannes sans le chic, en plus brut, moins identifiable et toujours surprenant: comme le dit un documentaire vu en première partie de programme, Venezia ‘68, c’est un réservoir à films qu’on ne voit pas d’habitude, ou en tout cas pas réunis cote à cote. Car, vus ensemble dans le cadre du festival, on voit forcément les films, sinon l’un contre l’autre, l’un avec l’autre.

Le film des Coen est une comédie d’espionnage légère et tourbillonnante, qui va très vite, surfilmée et surjouée: on a tous pas mal aimé, c’est ludique et innoffensif, avec une composition très très réussie de Brad Pitt en gamin survolté. Pour le reste, les partitions de Frances Mac Dormand et John Malkovitch tournent un peu à vide et en territoire connu, le dénouement est vite baclé comme c’était le cas pour pas mal de Coen ces derniers temps.

C’est vite dit, mais le film, lui, est destiné à faire date dans la carrière de son auteur: Achilles and the tortoise, le dernier Takeshi Kitano, est magnifique. Personnellement, et dès le premier jour, ce sera un des meilleurs souvenirs du festival. Dernier volet de la trilogie sur l’art qu’il forme avec les peu vus Takeshi’s et Glory to the filmmaker! (que je conseille à ceux qui les ont ratés), son nouveau film, très bien recu par les festivaliers apparemment, prend pour héros un peintre confronté à l’échec de sa carrière artistique, à tous les stades de sa vie. L’enfance et l’adolescence du héros, rythmées par des mélodies superbes, une photo épatante et des scènes poétiques, sonne comme L’été de Kikujiro et se hisse parmi les plus belles images filmées par le cinéaste. La deuxième partie du film bascule vers une imagerie colorée et hallucinante, des séquences absolument incroyables et grinçantes, un imaginaire punk et anarchiste qui conclue le film dans le marasme total. On a été perdre quelques neurones avec les journalistes à la conférence de presse. Kitano:”J’aime peindre, j’aime les tableaux. Les tableaux dans le film sont de moi. J’en offre en cadeaux à mes amis mais je n’en ai jamais vendu. Je n’ai pas une grande réputation comme peintre, on n’aime pas trop mes tableaux.”" C’est un de mes seuls films à suivre le parcours de vie d’un personnage, de son enfance à l’age adulte. Je voulais parler de la cruauté de l’art, de la création, donc la mort est toujours présente dans le film. Je voulais montrer l’art comme une sorte de drogue, qui vous prend et ne vous lache plus.” Son producteur achève:”Avec cette trilogie un chapitre se termine dans la carrière de Kitano. Cela va donner naissance à quelque chose de nouveau, avec plus de liberté qu’avant.” Le géant japonais aura pour l’instant été le premier à marquer durablement cette édition 2008.

Kiarostami l’aura marquée aussi à sa façon puisque Shirin est le premier film à placer le festivalier devant un choix critique: partir ou dormir. Les jeunes femmes qu’il filme pendant une heure trente ont des visages somptueux, il avait d’ailleurs déja fourgué trois minutes de ce travail pour Chacun son cinéma , n’empeche que l’oeuvre de l’Iranien commence à ressembler à une vaste supercherie.

Grosse blague et petit bijou de la série B frenchie: Inju de Barbet Schroeder vient conclure cette belle première journée dans la détente et le sourire: sorte de Tintin à Tokyo blondinet et suffisant, Benoit Magimel nous offre un grand moment d’acteur, gesticulant dans tous les sens, regard bleu d’acier et machoire serrée, jusqu’à se hasarder à jouer quelques mots en anglais. Trés mauvais mais très drole.

Mikael

Voilà ce que pourrait etre un festival idéal: se lever tot et profiter de la lumière du soleil levant (ou presque), rasant la Place Saint Marc et baignant en face l’ile de San Giorgio Maggiore, prendre le bateau vers le Lido, s’installer au plus profond d’un fauteuil pour déguster Burn after reading de Joel et Ethan Coen et s’éveiller doucemement, avant de profiter pleinement d’un Kitano majeur, Achille et la tortue. Venise et cinéma, beau mélange. 

D’autres parleront sans doute mieux que moi de ces deux films, aussi je me bornerai à constater combien les chemins que prennent un film pour nous plaire sont divers et sans cesse renouvelés. Burn after reading séduit par sa légèreté, suscite l’adhésion par son caractère meme de film parfaitememt mineur, mené avec autant de brio que de désinvolture. Kitano au contraire présente un film monstre, qui pourrait etre un point cardinal de son oeuvre, point d’orgue d’une trilogie consacrée à des artistes et où revient sans cesse le ressassement de l’échec et une forme d’idiotie corrosive (Takeshi’s, Glory to the filmmaker). Il y a en effet quelque chose de beau et de parfaitement idiot dans l’entetement d’un garçon à peindre, toute sa vie durant. Commencé comme le récit classique d’un destin et s’achevant en comédie burlesque et grinçante, passant de tons désaturés à une débauche de couleurs vives, le film est constamment éblouissant, très inventif, libre, souverain. Incontestablement le premier grand film de ce festival.

Florence

Il est temps de jeter un premier regard rétrospectif sur la sélection de cette 65e Mostra. Comme le dit Daniel, Inju de Barbet Schroeder est d’ores et déjà un sommet, en tant que véritable nanar, il est bon quand meme de le préciser. La présence de ce film en compétition laisse reveur, on jurerait une mauvaise blague. Surtout si l’on se rappelle que Schroeder signe avec ce fillm son grand retour à Venise après le beau La Vierge des tueurs. Entre les deux films: un gouffre, qui rendit la projection certes très amusante, mais aussi parfois presque genante. 

La vision ce midi meme de The Burning Plain de Guillermo Arriaga, premier film du scénariste d’Innaritu, n’est guère rassurante pour la suite: recette habituelle de situations mélodramatiques enchevetrées (ici, selon un axe temporel qui montre les personnages à plusieurs ages plutot que par la multiplication des personnages et des destins parallèles, meme si l’effet reste le meme, puisque le fait que le film montre les memes personnages à des temps différents est jalousement gardé comme un secret propre à faire monter la mayonnaise et épater la galerie, qui peut-etre n’aurait pas encore vu Babel, Amours chiennes, Collision, ou 21 grammes…). Du reste, de personnages ici il n’y a point, c’est un cinéma de pales figures empetrées dans les clichés (si peu d’espace pour les acteurs!), appliqué et sérieux comme un pape, soucieux de ses effets, sans générosité, plein de pudeur et de retenue si l’on veut, mais où les actrices se retrouvent à poil en un claquemement de doigts… Bref, rien que de très prévisible et d’archi déjà vu. Il faudrait bannir ce cinéma de scénario (excusez ce raccourci qui sous-entend que ce genre de films s’appuie presque exclusivememt sur de fausses qualités de scénarios parfaitement médiocres: toute-puissance et mise en avant de la structure, virtuosité), pas malin, prétentieux et peu sympathique, avant qu’il ne s’impose définitivemement comme une pseudo grande forme du cinéma contemporain. Messieurs les sélectionneurs… 

Avant de passer à des choses plus réjouissantes, car fort heureusememt il y en a eu, un mot de Shirin, de Kiarostami, présenté hors compétition. Des femmes iraniennes sont filmées frontalement pendant qu’elles regardent au cinéma un conte persan, narrant les aventures de l’héroine Shirin. Trois minutes de ce dispositif constituaient le sketch de Kiarostami dans le film commandé par le festival de Cannes pour feter la soixantième édition, “Chacun son cinéma”. Kiarostami revient avec un long-métrage et parvient à le présenter à Venise à l’occasion d’un prix qui lui a été remis, le prix Glory to the Filmmaker (appelé ainsin en hommage à Kitano, un des “auteurs de Venise”, tout cela se mordant jolimement la queue). Voilà qui s’appelle bien mener sa barque, et qui fait de Shirin un coup de bluff remarquable. “Glory to the filmmaker”, est ironiquement un nom parfait pour un prix qui couronne un film manifestant la toute puissance du metteur em scène. Car ce serait là la seule façon de considérer ce film autrement que comme une arnaque en règle. Que ce qui ressorte du film en dernier lieu, soit la composition savante des cadres et des éclairages (des plans composés à l’égal des miniatures du générique), le pouvoir de convoquer autant de belles et parfois très belles femmes (ne constituant pas un public “réel” mais bien une galerie de portraits, visages choisis pour la grace de leurs traits, et parmi lesquels se serait glissé celui d’une star – Binoche – rendu l’égal de tous les autres, aspiré par le dispositif cinématographique), toute l’artifice au fond de ce qui fait “le cinéma”, dont les puissances seraient renvoyées en miroir par les lumières tremblotantes diffusées par l’écran, et la mise en relief aussi du son, isolé par le fait qu’on ne puisse pas suivre le film projeté à ces femmes mais qu’on puisse suivre exactement le déroulemement de l’histoire uniquement par le canal du son. Ainsi ce que nous montrerait Kiarostami serait l’unique démonstration de l’artifice sur lequel se fonde le cinéma, l’ultime et le plus spécifique étant le montage, qui fait croire à une séance véritable, une unité de temps (très exactemement le temps “du film”, celui projeté sur l’écran), quand à l’évidence il n’en est rien: tout cela est si l’on veut “joué”, fabriqué. Si maintenant on considère que ceci n’est qu’une hypothèse, visant à dispenser au film une honneteté intellectuelle qu’il ne manifeste en rien, Shirin irrite au plus haut point par sa vacuité.

Florence

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